Blasphème. Brève histoire d'un «crime imaginaire» - Jacques de Saint Victor

by Silvia Castello

 

Paris - Il avait disparu de notre horizon politique. Voltaire en avait fait une infraction d’un autre âge. La Révolution française allait le congédier du domaine de la loi, pour l’ériger en «crime imaginaire». 

Ce «péché de bouche» a une longue histoire qu’il faut retrouver pour mieux comprendre comment, d’un siècle à l’autre, il s’est articulé à nos guerres civiles et à nos conflits idéologiques. Outrage religieux, crime identitaire, délit politique : le blasphème n’a cessé de se métamorphoser au gré des époques, avant de déserter, en 1791, nos manières de penser, puis de réapparaître voilà quelques années sous des atours inédits. C’est cette trajectoire que Jacques de Saint Victor restitue afin de rendre intelligibles les raisons et les enjeux du débat que le blasphème suscite aujourd’hui. Son invocation récente, par certains, au nom du respect des «convictions intimes», met à l’épreuve un principe fondamental, propre à notre nation depuis des siècles, la liberté d’expression, et, au-delà, une manière singulière de s’entretenir des choses de la cité. Professeur à l’université Paris-XIII, historien du droit, Jacques de Saint Victor reconstitue ses principales scansions, en privilégiant l’approche politique et juridique, toujours éclairante. La notion de blasphème, il y a encore une trentaine d’années, semblait enfouie sous une poussière moyenâgeuse, avait «déserté nos habitudes de pensée» et été remplacée par celle, courante, de juron : «nom de Dieu !», grossi en «bordel de Dieu !» ou adouci en «pardi !» et «parbleu !». Elle est revenue dans le débat public - pour ne donner que quelques repères connus - via les offensives de catholiques intégristes contre certains films ou affiches (Ave Maria, de Jacques Richard, Je vous salue Marie, de Jean-Luc Godard, la Dernière Tentation du Christ, de Martin Scorsese…), la fatwa lancée en février 1989 par l’ayatollah Khomeini contre les Versets sataniques de Salman Rushdie, jugé «blasphématoire envers l’islam», et les «caricatures de Mahomet» du quotidien danois Jyllands-Posten et de Charlie-Hebdo (2015). Retour sanglant, qui renoue avec la préhistoire du blasphème - dont l’étymologie grecque (blasphemos) renvoie au fait de proférer une parole ou diffuser un bruit (pheme) que d’autres peuvent recevoir comme une blessure. Et voici que le blasphème, notion si longtemps désuète, s’invite à nouveau dans notre vie publique, sourdement d’abord, puis au grand jour, dans le fracas des attentats sanglants. (Avec Gallimard) 

 

Blasphème. Brève histoire d'un «crime imaginaire» - Jacques de Saint Victor 

L'Esprit de la Cité - Editions Gallimard

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